« J’emporterai le feu » ou l’incandescence de l’auto-fiction par le romanesque

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« Peut-on aimer un pays qui ne nous aime pas ? Peut-on à la fois être d’ici et de là-bas? »

Slimani, J’emporterai le feu.

Lire du Slimani c’est comme boire une liqueur dont l’effet viendra vous envahir quelque temps après ingestion pour vous surprendre progressivement, en délicatesse, venir imposer une torpeur particulière suscitée par des associations improbables. Lire du Slimani ce n’est pas s’accorder une lecture dite « facile », une lecture « plaisir », non. Lire du Slimani c’est accepter d’être dérangés, d’être secoués, d’être bouleversés dans sa chair.

Si on détecte un style unique dès son premier roman le Jardin de l’Ogre, que l’on se conforte dans cette écriture d’apparence simple avec le prix Goncourt Chanson Douce, entrer dans sa trilogie : La guerre, la guerre, la guerre, c’est mettre le pied dans le tourbillon romanesque slimanien. Car, si l’autrice joue de l’auto-fiction en vogue , ce sont bien des personnages de roman auxquels nous avons à faire. L’Histoire et la Politique sont leurs décors.

Le Pays des autres retrace la vie de Mathilde et Amine, les grands parents romancés de l’autrice. L’une alsacienne, l’autre ancien spahi,ils partent s’installer dans les années 50 dans un Maroc pour le moins hostile, aride. Et si Slimani n’ a de cesse de dénoncer la colonisation elle ne cède pas aux portraits faciles où les colonisés seraient réduits à une domination aveugle et les colons uniquement à leurs privilèges. Non. Dans ce premier roman, l’Autre c’est ce qui diffère ; que ce soit la femme et l’homme, le paysan et le bourgeois, le lettré ou l’analphabète.Les personnages sont violents, complexes, pétris de contradictions et si on s’y attache, on ne peut dire que l’on ressent de l’affection pour ces caractères bien trop humains.

Dans Regardez-nous danser, Slimani nous propose un mai 68 en différé, mettant en lumière les valeurs occidentales de liberté et d’égalité mais aussi les dégâts que causent la drogue et les délires égocentrés de riches privilégiés en quête d’un nouveau terrain de jeu pour un Peace & Love dévergondé dans des quartiers ultra traditionnels. Selim le fils d’Amine et de Mathilde manque de se perdre dans la drogue dure alors qu’Aïcha, en passe de devenir médecin s’entiche de Mhedi, un intellectuel marxiste.

Dans J’emporterai le feu, Slimani nous parle de Mia et Inès les filles de Mhedi et Aïcha. Elle nous parle aussi probablement d’elle mais peu importe finalement, comme elle rétorque aux intervieweurs : « Je brouille les pistes. » Dans ce dernier roman, Slimani nous dit la liberté, une liberté que Mhedi le père déchu, a voulu que ses filles emportent… avec le feu.Les hommes slimaniens ne se réduisent pas non plus à des portraits d’un patriarcat caricaturé. Ils sont simplement décevants, déçus, faibles, fragiles, perdus, parfois forts, brillants, touchants, jaloux.

Dans la guerre, la guerre, la guerre, les femmes sont puissantes, c’est elles qui mènent tous les combats domestiques et amoureux, professionnels et maternels, elles sont résilientes et victimes. Elles sont le feu aussi lumineuses que flamboyantes ou abrasives.Slimani raconte les femmes qui s’emparent de l’ivresse, de la sensualité, de l’homosexualité, de la vieillesse.

Elle parle aussi d’un amour, un amour culturel franco-marocain, un amour déchiré où les rituels traditionnels rassurants s’acoquinent avec un dogmatisme crasse, où les lycées privés sont une bulle de laquelle il faudra sortir, où les séries télévisées américaines influencent la mode des rues où la bourgeoisie en prend définitivement pour son grade. On savoure ce dernier ouvrage qui met en lumière les paradoxes de l’âme humaine, l’hypocrisie des sociétés.

Dans une écriture des corps et des lettres mêlant sueur, placenta et cheveux indomptables, une écriture où les odeurs d’épices orientales et de bières pression se mélangent à celle des joints et du sexe, sous le joug d’un capital culturel bourdieusien dont on ne sait plus s’il est dominant ou dominé, elle offre un paysage sensoriel inédit :

Une manière d’incarner.

On ne peut s’empêcher de penser à Prométhée qui pour avoir transmis le feu aux humains est puni par Zeus indéfiniment, Slimani sera-t-elle punie ou récompensée pour ce pari réussi d’avoir transmis sa flamme aux lecteurs que nous sommes ?

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